Les Rois du Silence
Ce projet explore avec un nouvelle approche le thème du silence à travers la communication chez des personnes sourdes et malentendantes. Le corps (gestes, mains et visages) devient le principal moyen d’expression, révélant à la fois précision, hésitation et tension.
À travers une grande proximité, je donne forme à un silence chargé et révèle les tentatives, les ajustements et les tensions qui traversent les échanges, malgré les obstacles de communication et l’isolement.
Ce projet s’inscrit dans la continuité d’un travail que j’ai mené précédemment avec un groupe de mimes, où j’explorais déjà les notions de silence, de langage non verbal et d’expression corporelle. Ici, j’ai poursuivi cette recherche dans un contexte où le silence n’est plus choisi, mais imposé : celui de personnes sourdes et malentendantes rencontrées à l’association Info Sourds de Bruxelles, que je fréquente depuis maintenant deux mois et demi.
Durant cette période, j’ai accompagné différents moments de leur quotidien : des rendez-vous de recherche d’emploi, le premier jour de travail d’une participante à la ferme Nos Pilifs, des cours de langue des signes internationale ou encore des sorties collectives. Cette immersion m’a permis de développer une approche sensible et progressive, tant dans ma relation aux personnes que dans ma pratique photographique.
Très rapidement, je me suis concentrée sur les mains. Dans leur cas, la parole passe par là. Le geste devient indispensable à la communication. À la différence du mime, où le silence est choisi, ici il oblige à inventer d’autres formes d’expression. Les gestes doivent être précis, lisibles, compréhensibles. Ils portent du sens, mais restent fragiles : ils peuvent échouer, créer des malentendus, produire des blocages. C’est dans ces moments d’incompréhension que naît une tension particulière, que j’ai cherché à capter.
Arrêts sur images, caméscope
Dans un premier temps, j’ai réalisé des cadrages très serrés centrés sur les mains. Il y avait une dimension presque chorégraphique dans ces mouvements et ces rythmes. Puis, progressivement, j’ai élargi mon cadre au portrait. Je me suis rendu compte que le visage joue un rôle tout aussi essentiel : les expressions, les regards ou les crispations prolongent ou contredisent le geste. Lorsque la communication échoue, le visage devient parfois encore plus expressif que les mains.
Un aspect qui m’a particulièrement marquée est le décalage entre le fait d’être ensemble et celui de se sentir seul. Les participants évoluent en groupe, mais la communication n’est pas toujours fluide. Il n’existe pas de langue des signes universelle, et certains doivent tout réapprendre dans un nouveau pays, parfois à 40 ou 50 ans. J’ai assisté à ces apprentissages ( les chiffres, les saisons, la météo ) qui témoignent de cette nécessité de tout reconstruire.
J’ai cherché à rendre visible cette forme d’isolement au sein du collectif : des individus réunis dans un même espace, mais qui ne se comprennent pas toujours. Avec le temps, ma position a évolué vers une présence plus proche, presque intégrée au groupe, influençant ma manière de photographier et permettant une plus grande proximité physique et émotionnelle.
Enfin, la question des sensations et des tensions traverse tout le projet à travers la notion de silence. Ce silence n’est pas vide, il est chargé d’émotions. Les regards cherchent à comprendre, les gestes s’intensifient, les bouches tentent parfois de parler sans produire de son. Il y a une volonté très forte de communiquer, pas toujours perceptible de l’extérieur.
Ce projet parle de « faire face » : faire face à une difficulté quotidienne et sociale, à l’isolement, à la nécessité de tout reconstruire.